Le recyclage. Cette action de récupérer des déchets et de les réintroduire, après traitement, dans le cycle de production, est une activité clé pour construire un futur meilleur à notre descendance. Et pourtant, à en juger par la taille des continents de plastique qui flotte dans le Pacifique (trois fois la France continentale !), on a encore beaucoup à apprendre en la matière…
Il est clair que l’un des plus grands fléaux de notre mode de vie, c’est que le système entier n’a jamais pensé jusqu’au bout les choses : que faire une fois un produit consommé ?
Plutôt qu’un système en ligne droite (produire, vendre, acheter, consommer, jeter), il serait grand temps d’adopter dans n’importe quelle industrie possible un système cyclique (produire, vendre, acheter, consommer, recycler, reproduire, etc).
Il suffit de s’inspirer des sociétés pré-industriels pour se donner des idées. Et pour aujourd’hui, je vous propose de vous inspirer de la société japonaise de l’ère Edo. A cette époque où l’artisanat était le seul moyen de produire des objets, il existait des métiers pour chaque phases de la vie d’un produit : ceux qui cultivent la matière première et la traite, ceux qui la travaille pour former un objet, ceux qui réparent ces objets, et ceux qui les récupère pour les recycler. Voici donc quelques exemples concrets de ces artisans qui prolongeaient la vie des objets, ou leur en offrait une seconde.

Des artisans-réparateurs divers et variés

artisan réparation sandale

« Settanaoshi Chôgorô » par l’artiste Utagawa Kunisada

Il faut savoir qu’à l’époque, on investissait dans un objet plutôt que de simplement l’acheter. Le client s’assurait que le produit en question était d’assez bonne qualité pour durer le plus longtemps possible. Mais entre l’usage intensif et les accidents, il arrivait naturellement que les choses cassent. Qu’à cela ne tienne, on passait auprès d’un professionnel pour pouvoir continuer à utiliser son objet rendu comme neuf.
Parmi ces professionnels, il y avait par exemple le rémouleur (Togishi/研ぎ師), qui aiguisait les couteaux afin d’entretenir leur tranchant tout en respectant la lame.
Il existaient aussi des réparateurs de chaussures, comme les réparateur de Setta (Settanaoshi shokunin/雪駄直し職人) qui s’occupaient de l’entretien des sandales (Setta ou Zôri), ou encore le réparateur de Geta (Getashûri no shokunin/下駄修理の職人) qui remplaçaient les dents de ces sandales surélevées.
Le plus à la mode en ce moment, car reconnu pour son aspect très esthétique et artistique, est le Kintsugi (金継).
Cet art consiste à réparer les céramiques cassées en joignant les tessons avec de la laque ou de la résine recouverte d’or.
Non seulement ces objets étaient réparées, mais les fissures étaient magnifiées et donnaient encore plus de caractère !
Ce genre de réparation ne se limitait en revanche qu’aux objets de grande valeur (sentimentale ou marchande).
Pour les céramiques auxquelles on accordait moins de valeur, on confiait les tessons au Setomonoyakitsugi no shokunin (瀬戸物焼き継の職人). Cet artisan recollait les tessons avec de la poudre de verre avant de recuire la céramique pour la faire vitrifier. Moins esthétique que le Kintsugi, mais tout aussi efficace !
Pour ce qui est des lanternes de papiers, il fallait à tout prix avoir recours à un réparateur professionnel : le Chôchin no Harigae shokunin (提灯の張り替え職人). En effet, recoller du papier sur les parties déchirées exigeait une technique de haute-volée ! Ce dernier était aussi bon calligraphe, car il fallait parfois réécrire par dessus les zones déchirées le nom de l’établissement ou de la maisonnée.
A chaque matière ou objet spécifique, il existait un artisan spécialisé dans sa réparation. A l’époque Edo, les Japonais préféraient nettement utiliser leurs biens jusqu’à la trame, quitte à le faire régulièrement réparer, plutôt que de remplacer par un objet neuf.

Recyclage du papier

Kamiko kimono papier

©juliaritson.com

Le Washi. Ce papier japonais fabriqué à partir d’écorce de mûrier a de multiples propriétés et usages. Et c’est pourquoi il était bien sûr hors de question de jeter le papier une fois utilisé. Les morceaux de papiers usagés qui finissaient éventuellement dans la rue étaient ramassés par le Kamikuzu-Hiroi (紙くず拾い) qui revendait ses prises au Kamikuzu-Kai (紙くず買い).
Ce dernier rachetait les papiers sous toutes ses formes, même les cahiers, carnets et livres utilisés. Car une fois ces papiers usagés réduits en petits morceaux, cuits, essorés et tassés, la fibre peut être tamisé à nouveau pour refaire du papier.
Ces papiers recyclés peuvent ensuite être revendu moins cher, et réutilisés à divers usages (couvertures de livres, papier toilette, etc).
Les cahiers de compte des marchands sont souvent réutilisés pour des fins encore plus noble : fabriquer des vêtement !
En effet, le Kamiko (紙衣, parfois écrit 紙子) est l’art de tisser le papier pour en faire des kimonos, des vêtements de pluies et des manteaux de voyage. Le papier est torsadé puis tressé pour créer des fils que l’on peut tisser. Cette matière étant moins chère que la soie, les vêtements en papier étaient plus accessibles. Une fois teintée en indigo, le tissu de papier devient plus robuste encore. Une teinture en Kakishibu imperméabilise le papier et le rend propice aux vêtements de voyage. Bref, autant dire qu’à l’époque, il était hors de question de gâcher du papier en le jetant à la poubelle !

Recyclage du tissu

Recyclage tissu japonais

©2008 Fukuoka City All Rights Reserved

Et quand on parle de tissu : cette matière aussi était scrupuleusement utilisée jusqu’à la trame ! Le tissu au Japon ayant toujours été une matière chère, car fabriqué, teinté et décoré selon un long processus qui implique le travail de toute une chaîne d’artisans, il fallait le rentabiliser un maximum. Le Kimono ne possède donc pas qu’une seule mais plusieurs vies !
– Une fois porté et usagé, il pouvait être revendu en occasion auprès d’un magasin de vêtement de seconde main, ou passer directement à l’étape ci-dessous.
– Après une longue utilisation et plusieurs réparations, le Kimono en mauvais état est retaillé pour les enfants, et les coupons sont soit revendus, soit réutilisés sous d’autres formes (lanières de sandales, serviettes, chiffons).
– Le Kimono pour enfant devenu trop usagé est transformé en lange pour bébés.
– Les langes ayant atteint la fin de leur vie sont ensuite brûlées, et les cendres réutilisées pour fabriquer de l’engrais, de la teinture, de la lessive, etc…

Autres matières recyclées

recyclage Edo japonais

今様職人尽歌合

Après les incessantes guerres intestines de l’ère Sengoku, l’ère Edo connut une longue période de paix durant laquelle la population crû à une grande vitesse, notamment dans la capitale. Naturellement, la population urbaine importante générait une quantité phénoménale de déchets. C’est donc tout un système qui s’est mis en place pour réguler la production de déchets tout en préservant au maximum les ressources utilisés pour fabriquer des objets.
Ainsi, des artisans rachetaient les coulures de cire de bougies pour en refabriquer. Les cheveux coupés étaient récupérés pour créer des postiches et perruques. Les agriculteurs échangeaient quelques légumes contre du fumier ou du crottin de cheval pour leur futurs récoltes. On récupérait la paille tressée des balais fatigués pour les transformer en cordes.
Le bois des parapluies traditionnels, brisés par un typhon, servait de combustible tandis que le papier qui le recouvrait, imperméabilisé par le Kakishibu, faisait un emballage de premier choix pour la pâte de miso ou les poissons.
Rien ne se perds, rien ne se crée, tout se transforme. Et les Japonais rivalisaient d’ingéniosité pour tirer parti de chaque matière transformée par leur utilisation ou consommation. Prenons en de la graine !

 

SOURCES :
https://hikarataro.exblog.jp/25817248/

https://edo-g.com/blog/2016/01/recycling.html

https://matome.naver.jp/odai/2133890700627315501

Photographies :

Kamiko Kimono and Junya Watanabe

http://www.city.fukuoka.lg.jp/kankyou/kids/edo/new_edo02.html

https://edo-g.com/blog/2016/01/recycling.html/2